|
INGRID CAVEN
C’est ainsi qu’on pourrait résumer en quelques mots le dernier roman du très discret, Jean-Jacques Schuhl, récipendiaire du Goncourt 2000 : Ingrid Caven, publié chez Gallimard. Chanteuse et actrice allemande, la carrière artistique de la mythique Ingrid Caven a commencé sur fond de guerre, alors qu’elle n’était qu’une toute petite fille. Le roman de Schuhl aussi ! Quelque part entre la mer Baltique et la mer du Nord, sur les terres du toujours très convoité Schleswig-Holstein, une voix cristalline s’élève dans la nuit de Noël. Stille Nacht, Heilige Nacht chante juchée sur une estrade en guise de scène, la petite fille dans sa robe de velours. Elle a quatre ans à peine et la pureté de son innocence tranche avec le décor lourd de symboles qui l’entoure. Nous
sommes en 1943, dans un des baraquements de Eckern Förde, une petite garnison
allemande de la Kriegsmarine, où son
père est un haut gradé. Derrière
elle, en guise de toile de fond, le portrait du Fürher
et à ses pieds, son public : des officiers et soldats arborants tous, les
funestes insignes du IIIe Reich. Son grand-père la surnommait Shikemitsou en raison d’une terrible allergie qui lui boursoufflait le visage, réduisant ses yeux à deux simples fentes, la rendant asthmatique et presque aveugle. Mais en dépit de ses horribles souffrances, sa voix restait pure et cristalline, une voix de rêve dont elle jouait comme d’un véritable instrument parfaitement maîtrisé. Ses nuits seront pourtant longtemps hantées par tous ces voyageurs perdus dans ces wagons plombés pour un ultime et innommable voyage vers l’enfer concentrationnaire nazi... Des wagons sans doute identiques ou presque à ceux qu’elle a pris un jour, en sens inverse, pour fuir avec les siens, l’avancée inexorable de l’armée russe. Les pages se succèdent et la vie de la fillette devenue femme fatale, défile sous nos yeux, entrecoupées de retour en arrière et émaillées de quelques citations. Une vie d’artiste qui se décline dans le bonheur comme dans le malheur, au gré de ses amours ou de ses amitiés. Des amours qui ont pour nom Yves Saint-Laurent ou Rainer W. Fassbinder. Des amitiés parfois dangereusement explosives comme celles à la fin des années 60, avec les leaders de la tristement célèbre Fraction de l’Armée Rouge, Andreas Baader et Ulrike Meinhof. Une vie traversée en dilettante par un certain Charles, le narrateur, — et filigrane de Schuhl — qui se définit lui-même comme un « juif-huguenot », devenu un peu pour le lecteur comme un fil conducteur. Deux enfances croisées : celle du petit orphelin juif dans un camp et celle de la petite fille « à la voix d'or », adulée par les officiers nazis, amis de son père. Après Rose poussière et Télex no 1, ses deux premiers romans, publiés aussi chez Gallimard, Shuhl, avec son élégance déguigandée de jeune sexagénaire un rien bohème, sort de quelques vingt-cinq années de silence littéraire, pour offir à celle qui partage sa vie depuis presque tout ce temps, la plus originale des déclarations d’amour : un livre éponyme ! À sa suite, Jean-Jacques Schuhl nous entraîne dans le tourbillon d’une vie dense, intensément vécue par son héroïne et dont le script est peut-être contenu en raccourci, dans l’étrange manuscrit trouvé au pied du lit de mort de Fassbinder. La plume de Schuhl est directe, sans fioriture et terriblement efficace. Sa prose est d’une subtile et élégante fluidité, quoique quelque peu dissonnante. Le scénario est quant à lui — nous l’avons vu — pas banal. Tout au long de la lecture d’Ingrid Caven, les incessants « travelling arrière » entre le passé et le présent, m’ont d’ailleurs fait penser à un film de Sautet ou de Godard. Car, en fait, ce livre n’est pas écrit... il est monté, séquence par séquence, comme un long métrage... de quelque trois cents pages et c’est ce qui en fait toute son originalité. Roman inclassable, Ingrid Caven est un véritable « anti-prix ». Ce roman est tout, sauf justement un roman et encore moins, une biographie traditionnelle, même si la présence charismatique d’Ingrid Caven hante le lecteur bien longtemps après qu’il ait refermé l’ouvrage qui lui est consacré. Ingrid
Caven ©
Alexandra S. Holstein |