|
ALLAH
N’EST PAS OBLIGÉ
Kourouma est tout un personnage. Né en 1927 en Côte d’Ivoire, il combattra en Indochine sous le drapeau français, sera exilé plusieurs années par le président Houphouët-Boigny en raison de ses convictions politiques. Son premier roman, Les soleils de l’indépendance, publié en 1970 aux éditions du Seuil, sera honoré par le prix de la Francité, le prix de la Tour-Landry de l’Académie française et le prix de l’Académie royale de Belgique. Son second ouvrage, Monnè, outrages et défis sera lui, récompensé par le prix des Nouveaux droits de l’homme, le prix CIRTEF et le Grand Prix de l’Afrique noire. Quant à l’avant-dernier, publié en 1998, En attendant le vote des bêtes sauvages, satire lucide des dictatures africaines, il a obtenu le prix Tropiques 1998, le Grand Prix de la Société des gens de lettres et le Livre Inter 1999. Bien que plusieurs fois lauréat de prix littéraires, Ahmadou Kourouma n’a écrit que quelques ouvrages — moins d’une dizaine en près de quatre décennies. Cela ne l’empêche pourtant pas d’être considéré comme un des plus grands écrivains d’Afrique. Son oeuvre nous permet en effet de découvrir les coulisses de l’histoire africaine contemporaine, le tout sans complaisance et avec une étonnante dose d’humour. Dans Allah n’est pas obligé, Kourouma donne la parole à Birahima, dans un style quelque peu déroutant dont la maladresse évidente est souvent volontairement alourdie par les multiples définitions extraites des dictionnaires que chérit — un peu trop à mon goût — notre narrateur. Ces interruptions fréquentes freinent inévitablement le rythme de l’ouvrage et pourraient malheureusement désemparer un lecteur non averti; ce qui serait dommage, car ce roman vaut beaucoup mieux que ça. Birahima est un enfant ivoirien âgé de dix ans selon sa grand-mère ou de douze, selon Bafitini, sa mère. Une mère handicapée qui se traînait sur les fesses pour marcher : sa jambe droite ayant été amputée en raison d’un ulcère mal soigné et la gauche étant maintenant bien trop faible pour la porter. Devenu orphelin, Birahima, l’enfant de petit village de Togobala, sera confié à Mahan, une tante qui vit là-bas... au Liberia. Accompagné de Yacouba, un féticheur musulman, un grigriman, Birahima se mettra en route vers sa tante. Fauchés, l’un deviendra féticheur professionnel et l’autre, enfant-soldat. Deux carrières pleines d’avantages dans une Afrique instable que la superstition, la corruption institutionnalisée et la haine ethnique ont transformée en un enfer sanglant et atrocement absurde. Nous allons donc suivre à travers la Sierra-Leone et le Liberia, le périple de ce jeune mercenaire, qui va se mettre à manier les Kalachnikovs avec une facilité déconcertante, comme d’autres enfants jouent au ballon. Mais pour tous ces enfants bardés de grades militaires dérisoires, défoncés par la drogue, une mitraillette après tout « ça fait tralala... ». Avec lui, nous nous traverserons une terre dévastée par les guerres tribales et le grand banditisme, croisant au hasard de notre route des personnages africains qui existent réellement. Les cadavres en putréfaction au bord des pistes, les mines qui explosent au moindre faux pas, le crépitement meurtrier des mitraillettes — dont la sinistre sonorité couvre même le chant des oiseaux —, les massacres de civils, deviendront le quotidien de notre narrateur, Birahima, et ce fait, le nôtre. À l’âge où habituellement, les enfants jouent tranquillement avec leurs copains, Birahima est le témoin direct et étonnamment lucide d’une guerre dans laquelle il se trouve embrigadé presque contre sa volonté par les forces du destin. À propos de l’enfer africain, Kourouma a le mérite d’oser nous dévoiler ce qui pourtant dérange le plus nos oreilles d’occidentaux. Le tableau qu’il nous dépeint ici est, je l’ai déjà dit, sans complaisance aucune. La relation étroite qui unit les guerres tribales et le grand banditisme dans l’indifférence internationale la plus absolue, nous est révélée dans toute son horreur et tout son cynisme. Le mécanisme sordide qui sous-tend les guerres civiles dans une Afrique exangue, nous saute alors soudain aux yeux et nous ne pouvons que nous sentir honteusement coupables de notre silence, jusqu’ici complice. Certes, comme le dit Birahima : « Allah n'est pas obligé d'être juste avec toutes les choses qu'il a créées ici-bas.».... mais nous, sommes-nous bien certains de ne pas devoir l’être ? Allah
n’est pas obligé ©
Alexandra S. Holstein |