ENTRETIEN AVEC
JOUJOU TURENNE, l’Amie du Vent....

Après avoir lu Ti Pinge, publié par la maison d’édition montréalaise, Planète Rebelle, et écouté le CD audio joint au livre, j’avais très envie de mieux connaître Joujou Turenne et de découvrir qui était cet auteur à la voix si chaleureuse.  J’étais en outre persuadée que vous aimeriez, vous aussi, en savoir plus sur elle.

Comme je lui demandais d’entrée de jeu, ce que signifiaient les expressions créoles « Yé Krik  Yé Krak » qui reviennent plusieurs fois dans Ti Pinge, Joujou Turenne explique qu’il s’agit en fait d’onomatopées utilisées dans les Caraïbes lorsqu’on raconte une histoire.  Le conteur dit « Yé Krik » et l’auditoire répond alors « Yé Krak ».  Elle précise qu’en Haïti toutefois, on entre beaucoup directement dans le récit, en utilisant seulement « Krik » et « Krak ».  Elle s’est donc approprié ces onomatopées traditionnelles bien qu’étant seule intervenante dans la version audio de son conte : ce qui confère une touche interractive au récit, très contemporaine.

Si vous avez déjà lu, Ti Pinge, vous savez que c’est ainsi que s’appelle l’héroïne de l’histoire.  Ce surnom chaleureux et affectueux est en fait totalement intraduisible.  Joujou Turenne me rappelle que dans la culture antillaise, on s’approprie affectueusement quelqu’un en minimisant son nom, d’où l’emploi du « Ti ».  Cette utilisation de « Ti » ou « P'tit » se rencontre d’ailleurs dans plusieurs coins du monde, dont le Québec et l’Acadie, entre autres, mais aussi dans certaines régions de France.

Les contes merveilleux qui constituent le répertoire de Joujou Turenne depuis maintenant une dizaine d’années, sont une oeuvre de création et non des contes traditionnels.  En 1999, elle a été contactée par la direction de la Commission des droits de la personne qui souhaitait qu’elle fasse la clôture du spectacle organisé à l’occasion du dixième anniversaire de l’adoption, le 20 novembre 1989, de la Convention relative aux droits de l’enfant  par l’Assemblée générale des Nations Unies.  Le choix de Ti Pinge s’est imposé.

À la fin du spectacle, la direction de la Commission des droits de la personne lui a demandé si l’on pouvait trouver cette histoire sur CD ou dans un livre.

Comme les droits de l’enfance sont une des causes chères au coeur de Joujou Turenne : elle n’a pas hésité à se lancer dans l’aventure. 

Même si l’auteur fait un clin d’oeil aux Restavèk, ces enfants honteusement exploités en Haïti, elle veut que son conte concerne tous les enfants du monde, car la maltraitance, souligne-t-elle, est un problème mondial et la souffrance est universelle.

Joujou Turenne se définit elle-même comme « une humaniste avec un engagement social» dans sa vie de tous les jours, « mais pas comme une artiste engagée» dans tout son travail.  Elle parle de « conte-poésie » car elle pense que l’engagement du poète est incontestable.  Mais, très consciente de tout ce qui se passe autour d’elle dans le monde, elle souhaite le partager avec d’autres.

Elle nous parle avec un enthousiasme amusé de l’époque lointaine où elle a commencé à conter.  Elle faisait alors véritablement figure de kamikaze, car elle était la seule à y croire.  En fait, nous explique-t-elle, trois carrières professionnelles se sont, à un moment de sa vie, entrecroisées : celle de comédienne, celle de danseuse et chorégraphe, et enfin, celle de conteuse.  Elle a donc choisi de proposer une parole de conteuse différente de ce qui se faisait alors au Québec où seuls les hommes étaient des conteurs professionnels. 

Ses contes n’ont rien des contes de Perrault ou de Grimm.  Joujou Turenne utilise entre autres « le conte pour essayer de dire ce qui n'est pas toujours nécessairement dit ».

Joujou Turenne est née à Haïti.  Fille d’exilé politique, elle est arrivée à Montréal alors qu’elle était encore une toute petite fille.  Son statut de femme noire l’a certainement rendue plus proche encore des causes d’exclusion que notre société occidentale accumulent hélas encore bien trop souvent.

Le conte est en fait « la résultante de ses préoccupations ».  Et elle a décidé de conter de façon interractive et à sa manière.  Elle qui avait commencé la danse à 9 ans, avait déjà traîné la danse dans le théâtre.  Puis, un constat s’est imposé malgré elle : en tant que « femme noire », les rôles qui étaient proposés à la comédienne qu’elle était, étaient le plus souvent farfelus, irréels, voire sans grand intérêt.

Joujou Turenne décide alors d’entrer dans le conte, dans ce merveilleux-là et de proposer quelque chose d’intéressant.  « J'aime tout ce qui est court — poèmes, nouvelles, contes — car la récompense du lecteur est immédiate », précise-t-elle en riant.

Son approche personnelle est donc une sorte de « pot-pourri : corps et parole.  Elle a choisi de créer des contes avec une approche interractive, d'où par exemple, l'emploi dans Ti Pinge des onomatopées « Yé Krik Yé Krak »....

La notion de « manque à gagner » est visiblement très marquante pour Joujou Turenne, car elle revient souvent dans ses propos.  Non pas le manque à gagner matériel, mais bien le « manque à gagner » humain.  Elle constate qu’à une époque où le contact est immédiat au niveau planétaire grâce à Internet, il n’y a pratiquement plus de contact dans l’environnement immédiat, avec son voisin par exemple.  Encore « un manque à gagner » pour elle !

À compter de 1990, Joujou Turenne a donc mis toutes ses énergies dans sa profession de conteuse, le tout dans une approche multidisciplinaire fort originale.  Et, elle intervient maintenant en milieu scolaire, dans les musées, dans les festivals et partout où on la réclame, et ce, tant au Québec qu’au Canada anglais, aux États-Unis, aux Caraïbes, en Afrique et en Europe.  À tous ceux et celles, qui la croyaient presque irresponsable à ses débuts, quand en pionnière convaincue, elle s’accrochait à son horizon avec détermination, elle vient de faire un étonnant pied de nez de plus d’une décennie... !

Au tout début de son livre Ti Pinge, on peut y découvrir que Joujou Turenne se dit « Amie du Vent ».  je ne pouvais pas évidemment manquer de lui demander : pourquoi ?

« Parce que le vent n'est pas mis en boîte», me répondit-elle avec une spontanéité enthousiaste.  « Le vent ne connaît pas de frontière, il est tout mouvement et  fait référence à l'air, cet élément de vie essentiel.  Le vent constitue une véritable faculté d'unité universelle.»  « Amie du Vent », elle parle de « parole qui sème » et de « parole qui s'aime ».  C’est peut-être bien là le secret de sa générosité. 

Joujou Turenne n’aime pas les étiquettes qu’on colle sur les gens y compris, bien évidemment, dans le domaine artistique.  Cette observation nous conduit droit sur le problème de la préoccupation identitaire. 

Dès son arrivée ici, elle a trouvé maintes façons de détourner les formes d’exclusion ou les remarques ironiques dont elle pouvait faire l’objet de la part de ses petites camarades d’école, en raison de sa couleur « chocolat ».  Elle a appris très tôt à en rire au lieu d’en pleurer.  Les questions sans réponse auxquelles elle a dû faire face à l’adolescence, l’ont rendue encore bien plus forte face à la réalité à laquelle elle se trouvait quotidiennement confrontée.  Mais, elle s’est toujours sentie pleinement intégrée et se définit volontiers comme «une femme noire d'Amérique ». 

Mais, si ce problème identitaire, elle peut le comprendre et le vivre sans frustration extrême dans sa vie personnelle, elle ne supporte visiblement pas « ce besoin contemporain d'association systématique de l'identité du créateur et de sa création ».  Pour Joujou Turenne, une chose est claire : « L'unicité d'un auteur ne se résume pas à son origine ». 

Même si le soleil des Caraïbes est toujours associé à son oeuvre, il ne faut pas pour autant laisser de côté l’apport de sa vision chorégraphique et théâtrale des contes.  Comme le public ignore en fait ce qu’est réellement un « conte haïtien », il est persuadé que « ce qu'elle fait, est obligatoirement haïtien », or le public ignore ses sources d’inspiration, qui sont multiples et vont de la mythologie gréco-romaine, aux mythes universels, en passant par les dialogues et les banales situations du quotidien, et ce, même si, reconnaît-elle, il est vrai que sa matière première préférée est d’origine caraïbéenne et africaine, car c’est une matière première peu exploitée.

Avant d’ajouter : « La mer est une grande source d'inspiration, car la mer est symbole de vie ».

« Carrefour entre le passé et le présent, l'espoir et la désillusion.... » c’est ainsi que définit son oeuvre, Joujou Turenne.

Lors de cet entretien, j’ai, au fil des minutes, découvert les mille et unes facettes de cet auteur atypique : une personnalité rayonnante de chaleur humaine, un charisme certain, un imaginaire riche de nos racines collectives, plein de choses à dire et à partager et surtout, un travail de création pluridisciplinaire original et intéressant à découvrir dont à LivresPlus, nous ne manquerons pas de vous reparler.

© Alexandra S. Holstein
LivresPlus
Montréal, février 2001