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BALZAC
C’est donc avec toutes les précautions d’usage en pareil cas que j’ai entrouvert le premier roman du cinéaste chinois, Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise. Une dizaine de pages plus loin, j’étais déjà conquise par la pureté de l’écriture de cet auteur vivant en France depuis une quinzaine d’années. Né en 1954 en Chine, dans la province de Fujian, Dai Sijie est arrivé dans l'Hexagone à l’âge de trente ans. Il a depuis réalisé trois longs métrages, Chine, ma douleur (1989); Le mangeur de lune (1994); Tang le onzième (1998). Son quatrième, Les filles du botaniste chinois, est en préparation. Lors de la Révolution culturelle chinoise, Dai Sijie fut envoyé dans un camp de rééducation en pleine montagne, comme quelques millions d’autres jeunes intellectuels et bourgeois. À la mort de Mao, en 1976, il est entré à l’université pour y étudier l’histoire de l’art, puis a suivi les cours d’une école de cinéma. Il a alors gagné un concours permettant à des étudiants chinois de se rendre à l’étranger. Balzac et la Petite Tailleuse chinoise est donc un récit très largement autobiographique. Dai Sijie nous entraîne à la suite de deux jeunes adolescents de 17 et 18 ans, Luo et son ami, le narrateur. Tous deux ont le malheur d’avoir des parents qui appartiennent au milieu médical et scientifique et qui, à ce titre, sont considérés par l’appareil du parti comme des « ennemis du peuple » notoires. En cette année 1971, c’est en Chine, un délit majeur — et en tout cas bien suffisant —, pour que nos deux citadins se retrouvent du jour au lendemain aux confins du Tibet... expédiés, dans l’espoir d’en faire des Chinois dignes disciples du Grand Timonier, dans une de ces communautés agricoles pauvres, perdues dans la montagne et transformées en camp de rééducation par le travail à la dure. Vu leurs antécédents familiaux, Luo et son ami n’ont que peu de chance de retourner un jour à la vie normale, « trois pour mille » selon les statistiques : une véritable condamnation à la rééducation à perpétuité. Mais ne croyez surtout pas que cet ouvrage soit une sombre histoire de prisonniers politiques. Point du tout ! L’art de conteur de Dai Sijie est immense et même si le thème abordé est grave, son ton est plein d’humour et toujours d’une élégante délicatesse. Comment résister en effet à l’imagination débordante dont nos deux jeunes rééduqués débrouillards font preuve en toute circonstance. « Mozart pense au président Mao » en doutiez-vous encore ? Luo, lui, n’a eu aucune hésitation lorsqu’il a dû rebaptiser ainsi une sonate interdite du compositeur occidental décadent, et ce, dans le seul but de sauver d’un autodafé, le violon bourgeois de son ami. Sous le charme de la sonate révolutionnaire, le chef du village lévera la sanction contre l’objet subversif et le violon sera ainsi sauvé... Mus par la même débrouillardise inventive, nos deux compères mettront à profit la fascination du chef du village pour le réveil-matin de Luo, gagnant ainsi quelques précieuses minutes de sommeil en rognant sur leur temps imposé de travail. Ils obtiendront en outre, une fois par mois, un congé exceptionnel pour se rendre dans la ville voisine — distante de deux jours de marche — afin d’assister à l’unique séance de cinéma. À leur retour au village, ils auront mission de raconter dans son intégralité le film, en le mimant. Comment ne pas succomber à la séance de soins dentaires prodigués dans la bouche du chef du village par Luo, le fils d’un « grand dentiste » ayant soigné les illustres dents du président Mao. Ou encore, à l’irrésistible défilé escortant le notable local, le père de la petite tailleuse et son inestimable machine à coudre d’un autre âge, mais pourtant incontestable symbole de modernité dans ce village loin de tout, au sommet de la Montagne du Phénix du Ciel. Ou tout simplement à l’inénarrable transformation de chants traditionnels paysans sans prétention politique aucune en chants révolutionnaires destinés à soulever les masses laborieuses. Le principe même de la rééducation était d’apprendre aux jeunes intellectuels qui en faisaient les frais, la vie rude et austère des paysans pauvres, crédules et incultes, auxquels ils étaient confiés. C’est ainsi que les corvées en tout genre se succèdaient : des travaux aux champs aux travaux dans la mine, en passant par la chasse aux poux ou le transport sur le dos des rééduqués des excréments communaux sur les pentes abruptes des chemins de montagne. Mais, la véritable révélation de nos amis, viendra d’une valise au contenu éminemment subversif : une valise remplie d’oeuvres interdites, des classiques de la littérature occidentale signés Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Romain Rolland... une littérature méprisable aux yeux des diktats de Pékin.... mais des oeuvres qui vont rapidement devenir pour Luo et notre narrateur une source de rêve et de liberté d’esprit, une source de liberté à l’état pur. À une époque où en dehors de la prose du Grand Timonier, aucun autre ouvrage n’a plus droit de cité, cet inestimable trésor caché appartient à un autre rééduqué au surnom évocateur, Le Binoclard. Leur premier emprunt sera le roman de Balzac, Ursule Mirouët. Dès lors, nos deux amis n’auront plus qu’un seul rêve, faire leur la valise secrète et deux buts inavoués : s’enivrer de littérature occidentale pour s’évader par la pensée grâce à la magie et à la puissance des mots, et la faire découvrir à leur nouvelle amie, l’innocente montagnarde inculte, la petite tailleuse. Dès leur première apparition, les personnages sont attachants par leur insouciance et leur soif de vivre. Une extraordinaire ambiance se dégage au fil des pages, avec toujours en filigrane la rude beauté des montagnes chinoises. Le style de Dai Sijie est élégant, concis et d’une grande fluidité. Le ton est souvent malicieux, parfois railleur, mais — même dans les situations les plus difficiles — jamais désespéré. Sa prose est d’une étonnante puissance d’évocation, faisant de ce roman au départ sans prétention, un ouvrage remarquable où la force des mots devient une arme invincible contre les interdits absurdes des régimes totalitaires et leurs diktats écrasants. Au délà de la poésie qui se dégage de son récit, Dai Sijie donne ici une admirable leçon d’espoir dans la vie et une claque non moins remarquable à toute forme de totalitarisme. Ce premier roman de Dai Sijie mérite toute votre attention, car le charme et la fraîcheur qui s’en dégagent, empliront encore votre esprit bien après la fin de sa lecture. Balzac et la Petite Tailleuse chinoise est un livre d’amour et d’amitié, un roman remarquable, mais aussi et surtout, un formidable hommage à la littérature et à la puissance magique et évocatrice des mots. À
lire pour un moment de pur bonheur littéraire ! Balzac
et la Petite Tailleuse chinoise ©
Alexandra S. Holstein |