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UN DIMANCHE À LA PISCINE À KIGALI
Lui-même journaliste de longue date, tant à la télévision qu’à la radio et dans la presse écrite, Gil Courtemanche s’est très tôt intéressé à la politique internationale. Il a obtenu en 1998 le prestigieux National Magazine Golden Award for Political Reporting. La même année, il avait fait un reportage entièrement consacré à l’Algérie. Les pays en guerre dans les dernières décennies du siècle, il les connait donc presque par coeur et le Rwanda en particulier. Il y a séjourné à plusieurs reprises, avant et après le génocide de 1994, et particulièrement pour la réalisation de son documentaire sur les ravages du sida dans ce pays, « L'Église du sida » qui lui a valu le prix du meilleur documentaire du Festival Vues d’Afrique 1993. Ce magnifique roman est aussi et presque avant tout, un hommage : celui du journaliste Gil Courtemanche à tous ces Rwandais qu’il a côtoyés lors de ses différents séjours au Pays des Mille Collines. Les Cyprien, Georgina et autres, tous tombés sous les coups de machette des forcenés de 1994; sans oublier Méthode mort du sida ou Emerita soufflée sous sa douche par une grenade. La visite guidée du CHK, le Centre hospitalier de Kigali, dans laquelle nous entraîne l’auteur, est absolument déchirante tant le dénuement qui y est la règle est immense et surtout, tant il dépasse ce que notre imagination de nanti avait pu jusqu’ici se représenter. On y manque cruellement de tout : les étagères sont désespérément vides, les médicaments même les plus ordinaires y brillent par leur absence. Seuls, les mourants s’y comptent par centaines. À l’issue de cette visite apocalyptique, on a presque envie de se confier aux bons soins des « docteurs-feuilles » ! Car, au Rwanda, tout jeune, on côtoie déjà la mort : celle de tous ces êtres chers qui sont partis trop tôt et trop jeunes de maladie ou de pauvreté. Et cette promiscuité constante avec la Grande Faucheuse donne ici un sens bien spécial à la vie; cette vie dont le fil semble si ténu. D’ailleurs comme le souligne si justement Cyprien, « Ici, on meurt parce que c'est normal de mourir. Vivre longtemps ne l'est pas.» Ces paroles poignantes prennent ici une coloration encore plus intense. Mourir du sida ou tomber sous les coups de machette des miliciens, voilà bien le seul vrai choix offert aux habitants des collines comme à ceux des bidonvilles colorés de la ville basse qui s’étalent loin du point de ralliement bourdonnant et incontournable de la capitale du Rwanda : une piscine... La piscine de l’Hôtel des Mille Collines, au centre de Kigali, est en effet le lieu de rencontre privilégié de ces expatriés de tous poils — observateurs internationaux, diplomates, coopérants — auxquels se mêlent volontiers des rambos de pacotille, gros bras au rire gras et des bourgeois locaux. Tous à leur tour, clients plus ou moins assidus des prostituées du cru qui, elles aussi, ont fait de la piscine, leur quartier général. Souvent corrosif, Un dimanche à la piscine à Kigali dénonce également, haut et fort, l’attitude d’une désinvolture révoltante de certains membres des corps diplomatiques, mais aussi de certains coopérants, ainsi que la compromission passive des congrégations religieuses. Leur indifférence complice n’a d’égal que leur souci égoïste de vivre d’abord et avant tout, en privilégié d’un système toujours aussi impuissant face à de telles horreurs. Gil Courtemanche nous plonge au coeur même de la nasse infernale qu’est devenu le pays des Mille Collines dès que la logique de mise à mort s’est mise en place. On assiste à la montée sournoise de la violence et à l’apparition des signes avant-coureurs du processus d’extermination qui s’organise inexorablement sous les yeux soudainement aveugles de la communauté internationale — et de ses représentants sur le terrain —, et sous ceux d’une certaine faune humanitaire. De la préparation minutieuse des listes des futures victimes à la mise en place des barrières de miliciens, des folles rumeurs qui s’amplifient chaque jour davantage et se répandent dans la ville — rumeurs trop horribles pour paraître vraies — , de la propagande officielle à la délation au quotidien : c’est la peur qui envahit les esprits dans une société fratricide mue par une volonté génocidaire. Les chiffres proches du million de victimes, tuées souvent par d’anciennes connaissances, nous prouvent l’existence d’une véritable méthodologie de l’horreur. Rien n’a été laissé au hasard dans cette volonté d’extermination. Une question s’est plus cruellement posée à nous tous lors des événements d’Avril 1994 : pourquoi l’ONU a-t-elle été aussi lamentablement incapable d’éviter cette tuerie méthodique dont la réalisation avait même déjà fait l’objet de répétition générale à plusieurs reprises. On ne peut que s’interroger sur la passivité complaisante et sur cette espèce de voyeurisme international, lorsqu’on croise au détour d’une page, « le ruban coloré des cadavres » atrocement mutilés ou à demi lacérés par les charognards, et abandonnés sur le bord des pistes. Un dimanche à la
piscine à Kigali ne peut nous laisser indifférents, car pour nous désormais,
les victimes ont un prénom, un visage et une histoire personnelle.
Elles sont enfin sorties de leur pâle anonymat (et leurs bourreaux aussi
!). Gil Courtemanche nous a permis
d'entrer dans le quotidien des différents protagonistes et c'est bien là que réside
la véritable force de la fiction par rapport à une oeuvre historique
traditionnelle. Le style est direct, sans fioriture et la langue réaliste volontairement utilisée par l’auteur, va droit à l’essentiel. Toujours à mi-chemin entre le reportage, le documentaire d’histoire contemporaine et la fiction, ce roman devient un véritable contrepoids à l’incapacité des médias traditionnels à nous expliquer réellement les tenants et les aboutissants des conflits d’aujourd’hui. À lire absolument ! Un
dimanche à la piscine à Kigali ©
Alexandra S. Holstein |