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CIRCONSTANCES
AGGRAVANTES
Les
trois cent vingt avocats de son siège de San Francisco occupent les huit
derniers étages de la Tour Bank of America qui en
compte cinquante-deux. Leurs
bureaux affichent ce luxe feutré que cultivent volontiers, de façon plus ou
moins ostentatoire, les grands cabinets juridiques nord-américains dont les
locaux font parfois penser à des boutiques d’antiquaires ou à des clubs
jalousement fermés, réservés seulement à quelques rares initiés, sorte de
caste élitiste, de préférence masculine, blanche et bien pensante !
Moquette épaisse, profonds fauteuils de cuir raffiné, tables de marbre
ou de palissandre, lambris précieux sur les murs, objets d’art rares,
lithographies coûteuses ou immenses tableaux d’illustres inconnus, tous bien
évidemment considérés comme de grands maîtres en devenir... le flair de ces
juristes découvreurs de talents en tout genre, ne saurait mentir ! Après
quatre ans de bon et loyaux services chez Simon & Gates en tant qu’associé,
Mick Daley, quadragénaire divorcé, vient de se faire virer par ses collègues
du comité exécutif, à quelques jours à peine des fêtes de fin d’année.
Ses résultats en heures «facturables» — les seules qui comptent réellement
aux yeux de tous, avocats seniors et avocats juniors — ont été jugés
insuffisants par ses pairs, et son comportement hors normes sur le plan humain
n’a certainement pas joué en sa faveur.
Il est vrai qu’en dépit de son titre d’associé, Mick Daley s’est
toujours senti beaucoup plus proche des « prolétaires » de la boîte
que de ses pairs toujours ambitieux et souvent arrivistes.
Ce comportement proche du peuple était d’ailleurs, à lui seul, une
faute professionnelle rédhibitoire, car les grands cabinets déshumanisés ne
sont pas franchement réputés pour leur libéralisme social ou leurs idées
avant-gardistes. L’esprit de
caste est à son maximum dans les couloirs.
Chez Simon & Gates comme ailleurs, l’arrogance, la suffisance, la
condescendance sont poussées à leur paroxysme, le culte de la personnalité
confine parfois à l’obsession et la soumission aveugle est certainement la
qualité professionnelle la plus appréciée au sein du personnel.
Suite
à son licenciement, il a donc décidé d’ouvrir son propre cabinet, le
cabinet Michaël J. Daley, dans un quartier modeste en sous-louant un bureau à
son ex-épouse et consœur, Rosita Carmela Fernandez. Michaël
aura son premier client avant même ses meubles de bureau ... en la personne de
Joël Friedman, un de ses ex-collègues de Simon & Gates, mais aussi et
surtout, son meilleur ami. Fils
du rabbin Friedman, marié et père de deux adorables jumeaux de 6 ans, cet
excellent avocat devait faire partie de la prochaine promotion d’associés.
Mais, suite à une modification de toute dernière minute dans le statut
de ces derniers, la promotion tant espérée lui passe sous le nez : il lui
faudra encore attendre une année et demie.
Mauvaise surprise d’autant que Robert «Bob » Holmes avait oublié
de l’en avertir avant la réunion officielle… et fatale ! En
effet, au matin du 30 décembre, en pleine réunion des associés et sociétaires
de Simon & Gates, les corps de Robert Holmes — le très suffisant associé
responsable du service corporatif — et Diana Kennedy — la sculpturale associée,
« étoile montante » du cabinet — sont découverts dans le bureau
de Bob, tués par balles et baignant dans leur sang. Les
personnes susceptibles de leur en vouloir suffisamment pour passer aux actes
sont légion. À
leur tête, bien évidemment, Elisabeth Holmes, la «Xième» veuve éplorée du
fringant quinquagénaire. Puis
tous ceux qui au sein du cabinet, avaient un jour ou l’autre été
la victime obligée et professionnellement consentante du jeu préféré de
Holmes : la torture psychologique de ses confrères jeunes et moins jeunes
qu’il aimait rabaisser toujours un peu plus bas afin de renforcer son
sentiment de supériorité. Ou l’un ou l’autre des ex-promus qui n’aurait pas
digéré sa frustration ? Ou
bien… L’un des amoureux éconduits de Diana ou l’un de ses ex... Diana et
Bob ?? une idylle qui allait bon train si l’on en croit les bruits de couloir.
Ou
encore… Le financier Vince Russo, mystérieusement volatilisé dans la nature
depuis la découverte des cadavres de ses deux avocats et ce, alors même
qu’il semblait devenir réticent à la veille de signer une très grosse vente
? Un des membres du comité exécutif
conscient que l’assurance-vie souscrite sur la tête de Robert Holmes pouvait
très substantiellement remettre à flots les finances du cabinet ? Ou
pourquoi pas après tout, dans un brusque sursaut de dignité bafouée, Doris,
la fidèle secrétaire de Holmes, ravalée depuis toujours au rang d’esclave
insignifiante ? Mais
ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage ou vous mettre sur la moindre
piste… Sachez toutefois que vous allez vivre avec ce roman, la dure mais
passionnante bataille de Mick Daley dans la défense de son ami.
Pas facile pourtant de remonter la pente quand on a en face de soi
l’impitoyable machine à broyer le petit justiciable que sont devenus trop
souvent les gros cabinets. Leur
tactique est simple et elle a depuis longtemps fait ses preuves : noyer
l’adversaire sous une tonne de paperasse et une avalanche de procédures et de
témoignages, histoire de le décourager…
C’est
donc un défi de taille qui attend Mick et son modeste cabinet…. Un défi
rendu encore plus difficile après les témoignages accablants présentés par
une accusation bien décidée à envoyer ad Patres leur ex-confrère,
John Mark Friedman, pour le meurtre prémédité de ses deux ex collègues ! Sheldon
Siegel nous offre une intrigue fort bien ficelée, aux personnages complexes
mais passionnants; une fiction où la réalité ne semble jamais très loin et
qui vous accrochera dès la première page, vous laissant sans répit jusqu’à
la toute fin. Aucun temps mort, un
style alerte, une écriture dynamique et d’une efficacité percutante.
Voici le premier roman d’un auteur à découvrir et qui, je l’espère,
n’en restera pas là. Avec
Circonstances aggravantes, Sheldon Siegel signe un ouvrage de très haut
calibre, digne et de loin, des meilleurs auteurs de thriller juridiques.
Un roman à vous couper le souffle,
à lire absolument ! Circonstances
aggravantes ©
Alexandra S. Holstein |