Moi,
SPORUS, prêtre et putain
Cette
jeune Française avait alors relevé un défi de taille : intéresser le
lecteur à Caligula, un empereur romain haï par les siens et honni par
l’Histoire. Elle s’était
acquittée de cette tâche avec une étonnante aisance. Elle
a récidivé en 2001 en publiant aux éditions Calmann-Lévy, «Moi, Sporus, prêtre
et putain», un roman dont le titre — il est vrai — n’est pas très
engageant pour le lecteur profane qui hante les librairies ou les bibliothèques
municipales. Un titre presque
dangereux, car tout à fait capable de décourager plus d’un lecteur
potentiel. Il faut pourtant dépasser l’écueil de ce titre difficile — voire vraiment peu inspiré — et plonger sans arrière-pensée dans cette nouvelle aventure antique. Des ruelles étroites de Subure, le quartier mal famé de Rome jusqu’aux fastueux palais impériaux en passant par le temple de Cybèle — déesse orientale au culte décadent, si ce n’est dégradant — l’auteur nous entraîne sur les traces de Sporus, ce fils d’esclave devenu eunuque, puis … épouse de l’empereur Néron. Sporus
a été élevé dans une taverne de Subure où Claudia, sa belle-mère, le
vendait aux plus offrants des vieux politiciens lubriques venus s’encanailler
dans son bouge. Mais une nuit,
Sporus doit fuir après avoir tué un sénateur qui s’apprêtait à déflorer
Tuccia, sa jeune demi-sœur âgée de 8 ans, en échange d’une bourse pleine
de sesterces. Sauvé
par Proculus, un talentueux avocat, Sporus va trouver refuge sur le Palatin,
dans la communauté religieuse du Temple de Cybèle dont il deviendra un des
Galles, un de ces prêtres castrés aux allures androgynes et aux longs cheveux
tressés, superbement entrelacés de rubans chatoyants. Bien qu’ayant acquis, dès sa consécration à la déesse,
le respect dû à une quasi divinité, Sporus n’en demeurera pas moins un
jeune homme rebelle et déterminé, dont la gouaille insolente charmera à
jamais le tout jeune empereur Néron. Sporus
a réellement existé. En entrevue,
l’auteur nous a expliqué que c’était avant tout de lui qu’elle voulait
parler dans ce livre, car le personnage lui avait plu, ajoutant même que «Néron
n’est en fait qu’un personnage secondaire, fascinant, certes, mais
secondaire.» De
Subure à la Cour impériale, les dangers qui guettent l’imprudent jeune homme
sont légion et pourtant, même dans les moments les plus difficiles, les plus
humiliants ou les plus désespérés de son étonnante vie, Sporus ne se décourage
jamais. La maxime «Tant qu’il y
a de la vie, il y a de l’espoir» pourrait être sa devise… d’où les multiples rebondissements qui, contre toute
attente, tiennent le lecteur en haleine d’un bout à l’autre du livre.
Avec
«Moi, Sporus, prêtre et putain», Cristina Rodriguez nous livre une fois
encore, un ouvrage particulièrement bien documenté sur le quotidien, la
politique et les coutumes de la Rome Antique et ici, en l’occurrence, sur le règne
de Néron. Le lecteur curieux et désireux
d’approfondir ses connaissances trouvera un petit lexique et surtout, une
bibliographie bien détaillée à la fin du livre. Dans
un style efficace où le pathétique et le comique se mêlent souvent à une
certaine insolence, l’auteur réussit la prouesse de parler avec un grand réalisme
d’une époque lointaine aux mœurs dissolues, dans une langue très directe
qui pourtant n’est jamais vulgaire. C’est
déjà là, un quasi tour de force que Cristina Rodriguez a rendu encore plus délicat
en décidant de se mettre dans la peau même du narrateur, Sporus, un personnage
attachant, digne et un rien rebelle. Sa
plume est bien maîtrisée, la nuance émotionnelle d’une grande justesse est
orchestrée avec beaucoup de doigté. Cristina
Rodriguez n’a décidément rien perdu de cette fluidité d’écriture tout à
la fois intense et légère, incisive et pleine d’humour, tendre et
provocatrice qui m’avait séduite lors de la parution de ses Mémoires de
Caligula. Un auteur dont le talent
n’a pas fini de nous surprendre. À
découvrir si ce n’est déjà fait ! Moi,
Sporus, prêtre et putain ©
Alexandra S. Holstein |