Moi, SPORUS, prêtre et putain

Tout comme moi, vous n’avez peut-être découvert Cristina Rodriguez qu’en 2000, lors de la publication de son précédent roman, «Les Mémoires de Caligula», chez un éditeur québécois, Les Éditions JCL.

Cette jeune Française avait alors relevé un défi de taille : intéresser le lecteur à Caligula, un empereur romain haï par les siens et honni par l’Histoire.  Elle s’était acquittée de cette tâche avec une étonnante aisance.

Elle a récidivé en 2001 en publiant aux éditions Calmann-Lévy, «Moi, Sporus, prêtre et putain», un roman dont le titre — il est vrai — n’est pas très engageant pour le lecteur profane qui hante les librairies ou les bibliothèques municipales.  Un titre presque dangereux, car tout à fait capable de décourager plus d’un lecteur potentiel.

Il faut pourtant dépasser l’écueil de ce titre difficile — voire vraiment peu inspiré — et plonger sans arrière-pensée dans cette nouvelle aventure antique. Des ruelles étroites de Subure, le quartier mal famé de Rome jusqu’aux fastueux palais impériaux en passant par le temple de Cybèle — déesse orientale au culte décadent, si ce n’est dégradant — l’auteur nous entraîne sur les traces de Sporus, ce fils d’esclave devenu eunuque, puis … épouse de l’empereur Néron.

Sporus a été élevé dans une taverne de Subure où Claudia, sa belle-mère, le vendait aux plus offrants des vieux politiciens lubriques venus s’encanailler dans son bouge.  Mais une nuit, Sporus doit fuir après avoir tué un sénateur qui s’apprêtait à déflorer Tuccia, sa jeune demi-sœur âgée de 8 ans, en échange d’une bourse pleine de sesterces. 

Sauvé par Proculus, un talentueux avocat, Sporus va trouver refuge sur le Palatin, dans la communauté religieuse du Temple de Cybèle dont il deviendra un des Galles, un de ces prêtres castrés aux allures androgynes et aux longs cheveux tressés, superbement entrelacés de rubans chatoyants.  Bien qu’ayant acquis, dès sa consécration à la déesse, le respect dû à une quasi divinité, Sporus n’en demeurera pas moins un jeune homme rebelle et déterminé, dont la gouaille insolente charmera à jamais le tout jeune empereur Néron.

Sporus a réellement existé.  En entrevue, l’auteur nous a expliqué que c’était avant tout de lui qu’elle voulait parler dans ce livre, car le personnage lui avait plu, ajoutant même que «Néron n’est en fait qu’un personnage secondaire, fascinant, certes, mais secondaire.»

De Subure à la Cour impériale, les dangers qui guettent l’imprudent jeune homme sont légion et pourtant, même dans les moments les plus difficiles, les plus humiliants ou les plus désespérés de son étonnante vie, Sporus ne se décourage jamais.  La maxime «Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir» pourrait être sa devise…  d’où les multiples rebondissements qui, contre toute attente, tiennent le lecteur en haleine d’un bout à l’autre du livre. 

Avec «Moi, Sporus, prêtre et putain», Cristina Rodriguez nous livre une fois encore, un ouvrage particulièrement bien documenté sur le quotidien, la politique et les coutumes de la Rome Antique et ici, en l’occurrence, sur le règne de Néron.  Le lecteur curieux et désireux d’approfondir ses connaissances trouvera un petit lexique et surtout, une bibliographie bien détaillée à la fin du livre.

Dans un style efficace où le pathétique et le comique se mêlent souvent à une certaine insolence, l’auteur réussit la prouesse de parler avec un grand réalisme d’une époque lointaine aux mœurs dissolues, dans une langue très directe qui pourtant n’est jamais vulgaire.  C’est déjà là, un quasi tour de force que Cristina Rodriguez a rendu encore plus délicat en décidant de se mettre dans la peau même du narrateur, Sporus, un personnage attachant, digne et un rien rebelle.

Sa plume est bien maîtrisée, la nuance émotionnelle d’une grande justesse est orchestrée avec beaucoup de doigté.

Cristina Rodriguez n’a décidément rien perdu de cette fluidité d’écriture tout à la fois intense et légère, incisive et pleine d’humour, tendre et provocatrice qui m’avait séduite lors de la parution de ses Mémoires de Caligula.  Un auteur dont le talent n’a pas fini de nous surprendre.  À découvrir si ce n’est déjà fait !

Moi, Sporus, prêtre et putain
Cristina Rodriguez
Roman
286 pages — 2001
Calmann-Lévy

© Alexandra S. Holstein
LivresPlus
Montréal, 2001