MON VOISIN, C’EST QUELQU’UN

Autant vous le dire tout de suite, j’ai franchement adoré ce court roman de Baptiste Morgan publié aux éditions québécoises L'instant même. 

L’écriture est vive, parfois incisive, le ton est alerte, l’humour n’est jamais très loin et l’intrigue quoique pas banale, s’inscrit dans une actualité hélas bien réelle.  Cette histoire pourrait devenir la nôtre car après tout, même si je ne sais pas qui il est réellement, à coup sûr, Mon voisin, c’est quelqu’un…

L’auteur aussi d’ailleurs ! 

Baptiste Morgan est en effet le pseudonyme avoué de Vincent Engel, un éminent professeur de littérature à l’Université catholique de Louvain en Belgique et l’auteur prolifique de nombreux romans, essais et recueils de nouvelles.  Un universitaire dont le mémoire de maîtrise et la thèse de doctorat furent consacrés à Elie Wiesel.  Un auteur qui s’est fait connaître depuis longtemps déjà par ses réflexions sur la Seconde guerre mondiale, ses implications et ses conséquences au sein desquelles les camps d’extermination, le génocide, le devoir de mémoire, et par une réflexion continue sur le rôle de l’imaginaire et le pouvoir de la fiction dans la remise en question perpétuelle de l’individu. 

Baptiste Morgan ou Vincent Engel, peu importe, car cet auteur talentueux — plusieurs fois couronné par des prix littéraires — , respecté tant Outre-Atlantique qu’ici, est également un fervent défenseur de la littérature belge et de sa place dans la francophonie et surtout, un homme de conviction qui ne peut laisser indifférent.

Mais revenons au voisin de notre livre... 

La vie d’Otto, le personnage principal du roman, s’écoule sans grande surprise entre sa petite boutique pour aquariophiles dont le chiffre d’affaires est en baisse constante et son modeste pavillon de banlieue.  Sa seule distraction, prendre le thé avec Katrin, une gentille institutrice qui habite un pavillon identique au sien et avec laquelle il entretient une vertueuse relation amicale.  La  platitude de son quotidien laisse donc peu de place à l’imprévisible et pourtant…  Otto a un autre voisin et celui-là l’impressionne beaucoup avec ses luxueux véhicules, son magnifique parc, son imposante demeure aux allures de château et le va-et-vient constant de ses mystérieux invités. 

Jorg von Elpen n’inspire pas confiance à Katrin et elle n’a pas tort.  Le puissant von Elpen a des idées politiques très marquées et de bien triste mémoire.  Il veut s’emparer du pouvoir afin de mettre en application le programme de son parti.  Tous les moyens sont bons pour y parvenir et à ses yeux, les boucs émissaires se désignent d’eux-mêmes.  Les élections approchent et bientôt, enlèvements et attentats se succèdent.  L’agitation gagne le pays et l’inquiétude, la population…

Dans cette vaste opération d’intimidation, de manipulation et de désinformation des populations, la presse aurait-elle perdu elle aussi la raison ?  C'est en tout cas la question qu’on peut se poser en découvrant les nouveaux et bien inattendus soutiens du redoutable politicien.

Pour paraphraser Benjamin Morgan, le voisin d’Otto, c’est quelqu’un, mais qui ?  Otto le découvrira un peu tard, car un fâcheux quiproquo l’entraînera bien malgré lui dans le sillage de son étrange et bien inquiétant voisin. 

En tout cas, croyez-moi, le dernier roman de Baptiste Morgan, c’est vraiment quelque chose !

Mon voisin, c’est quelqu’un
— Nature morte V —
Baptiste Morgan
Roman
142 pages — 2002
L’instant même

© Alexandra S. Holstein
LivresPlus
Montréal, 2002