ON A TUÉ MES ENFANTS

Il était plus de 22 h 15 à l’hôpital McKenzie-Willamette, de Springfield en Oregon et rien ne semblait vouloir perturber la routine habituelle de la petite salle d’urgence. Tout au moins jusqu’à ce qu’une jeune femme se gare à l’emplacement réservé aux ambulances avant d’annoncer au personnel hospitalier, pâle mais très calme, «On a tué mes enfants». 

Dans la Nissan rouge toute neuve, l’équipe des urgences découvre deux enfants entre la vie et la mort : Christie Ann, 8 ans et son petit frère, Stephen « Danny », 3 ans.  Pour leur sœur, Cheryl Lynn, 7 ans, recroquevillée sur le sol, entre le tableau de bord et le siège passager, et à moitié dissimulée sous un vieux pull bleu arborant le logo US Mail de la poste américaine, il n’y a hélas plus rien à faire. 

Le médecin de garde remarque immédiatement que les coups de feu dont ont été victimes les enfants Downs ont été tirés presque à bout portant.  Appelés par le service des urgences, les policiers de la petite ville, sont très vite arrivés à l’hôpital.  La mère, Elizabeth « Diane » Downs, une jeune femme blonde, mince et terriblement sexy, légèrement blessée au bras, se tient devant eux, toujours très en contrôle d’elle-même et sans manifester le moindre signe de désarroi ou de chagrin.  Très posément, presque sèchement, elle commence à leur raconter sa version des événements.  Elle roulait le long de la rivière McKenzie, dans une zone très isolée, lorsqu’un homme aux cheveux longs s’est soudainement dressé devant sa voiture au milieu de la route et lui a fait signe de s’arrêter.  L’inconnu lui a alors demandé ses clefs et devant son refus — elle n’allait quand même pas laisser sa voiture neuve entre les mains de n’importe qui — il s’est alors penché et a tiré sur les enfants, puis sur elle…. 

Elizabeth Downs rit sans cesse et parle avec une volubilité déplacée tandis qu’elle explique le cours des événements de la nuit.  Impassible à l’annonce de la mort de sa fillette, elle ne cache pas son étonnement en apprenant que deux de ses enfants sont encore en vie et se demande même comment la balle qui a frappé son petit garçon n’a pas fait mouche en plein cœur !

Mais peut-on croire son récit des événements et plaindre cette jeune mère frappée de plein fouet par les hasards dramatiques d’une rencontre nocturne sur les bas-côtés d’une route de campagne déserte ?

Ou bien, comme le procureur Fred Hugi, doit-on envisager toutes les hypothèses et partant de là, même — et surtout — la plus terrifiante d’entre elles : le meurtre prémédité de trois jeunes enfants par une mère volage, sans cœur et seulement intéressée par elle-même, ses amours tumultueuses et son image ?  Une mère qui considère ses enfants comme des biens interchangeables seulement susceptibles de lui servir de faire-valoir.

Inutile de m’en demander davantage…. car j’en ai déjà presque trop dit.  À vous de mener votre enquête sur le terrain des quelques 440 pages de ce passionnant roman.

Ann Rule vient en quelques pages de ficeler une intrigue forte, aux accents de vérité incontestables.  Le lecteur n’a pas l’impression de lire une fiction, mais plutôt de se plonger dans l’étude d’un authentique dossier policier avec ses certitudes, ses incohérences, ses doutes, ses forces et ses faiblesses.  Un dossier mené de main de maître par une romancière qui est et demeure avant tout lorsqu’elle n’écrit pas : un ancien inspecteur de police, un instructeur pour les futurs policiers mais aussi une collaboratrice du FBI dans la traque des tueurs en série.

Un passionnant moment de lecture et une saisissante enquête, aux confins des plus impensables noirceurs de l’humain.  Une fiction criante d’authenticité.

©  Isabelle Marandola
LivresPlus
Montréal, 2003

On a tué mes enfants
Ann Rule
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabienne Poloni
Thriller
435 pages — 2003
Éditions Michel Lafon